Tchernobyl, chroniques du monde après l’Apocalypse.

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 Je nes  “Je ne sais pas de quoi parler… De la mort ou de l’amour ? Ou c’est égal… De quoi ?

Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin… Je lui disais : “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais… Je n’avais pas idée… Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”

Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire… Tout le ciel… Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant… Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire…

Sept heures… À sept heures, on m’a fait savoir qu’il était à l’hôpital. J’ai couru, mais la milice avait déjà isolé le bâtiment et n’y laissait entrer personne. Seules les ambulances traversaient le barrage. Les miliciens criaient : près des voitures, la radiation bloque les compteurs au maximum, ne vous approchez pas. Je n’étais pas seule : toutes les femmes avaient accouru, toutes celles dont les maris se trouvaient dans la centrale, cette nuit-là. Je me suis lancée à la recherche d’une amie, médecin dans cet hôpital. Je l’ai saisie par la blouse blanche lorsqu’elle est descendue de voiture :

— Fais-moi passer !

— Je ne peux pas ! Il va mal. Ils vont tous mal. Mais je ne la lâchai pas :

— Juste jeter un regard. Elle me dit :

— D’accord, allons-y ! Pour un quart d’heure, vingt minutes.

Je l’ai vu… Tout gonflé, boursouflé… Ses yeux se voyaient à peine…

  Il faut du lait. Beaucoup de lait ! m’a dit mon amie. Qu’ils boivent au moins trois litres !

À dix heures du matin, l’opérateur Chichenok rendit l’âme… Il fut le premier… Le premier jour… Nous avons appris plus tard que le deuxième, Valera Khodemtchouk, était resté sous les décombres. On n’était pas parvenu à le dégager. Son corps a été noyé dans le béton. Mais nous ne savions pas encore qu’ils étaient tous les premiers…

— Vassenka1, que faire ? Lui demande-je.

— Pars d’ici ! Pars ! Tu vas avoir un enfant.

En effet, j’étais enceinte. Mais comment pouvais-je le laisser ? Lui, il me supplie :

— Pars ! Sauve le bébé !

— Je dois d’abord t’apporter du lait. Après on prendra une décision.

Ma copine, Tania Kibenok, arrive en courant… Son mari est dans la même chambre… Son père l’accompagne, il a sa voiture. Nous la prenons pour aller au village le plus proche, acheter du lait. À environ trois kilomètres de la ville… On achète plusieurs bocaux de trois litres remplis de lait… Six, pour en avoir assez pour tous… Mais le lait les faisait horriblement vomir. Ils perdaient sans cesse connaissance et on les plaçait sous perfusion. Les médecins répétaient qu’ils étaient empoisonnés aux gaz, per­sonne ne parlait de radiation. Pendant ce temps, la ville se remplissait de véhicules militaires. Des barrages étaient dressés sur toutes les routes… Les trains ne marchaient plus, ni dans la région ni sur les grandes lignes… On lavait les rues avec une poudre blanche… Je m’inquiétais : comment aller acheter du lait frais au village, le lendemain ? Personne ne parlait de radiation… Seuls les militaires avaient des masques…

Le lendemain, à mon arrivée, ils étaient déjà séparés, chacun dans sa chambre. Il leur était catégoriquement interdit de sortir dans le couloir. D’avoir des contacts entre eux. Ils communiquaient en frappant les murs : point-trait, point-trait… Les médecins avaient expliqué que chaque organisme réagit différemment aux radiations et que ce que l’un pouvait supporter dépassait les possibilités de l’autre. Là où ils étaient couchés, même les murs bloquaient l’aiguille des compteurs. A gauche, à droite et à l’étage en dessous… On avait dégagé tout le monde et il ne restait plus un seul malade… Personne autour d’eux………

Il changeait : chaque jour, je rencontrais un être différent… Les brûlures remontaient à la surface… Dans la bouche, sur la langue, les joues… D’abord, ce ne furent que de petits chancres, puis ils s’élargirent… La muqueuse se décollait par couches… En pellicules blanches… La couleur du visage… La couleur du corps… Bleu… Rouge… Gris-brun… Et tout cela m’appartient, et tout cela est tellement aimé ! On ne peut pas le raconter ! On ne peut pas l’écrire !

Il allait tellement mal que je ne pouvais plus m’absenter, même pour une minute… Il m’appelait tout le temps : “Lioussia, où es-tu ? Lioussienka !” Il m’appelait sans cesse… Le service des autres chambres pressurisées où se trouvaient nos gars était assuré par des soldats : les aides-soignants de l’hôpital avaient refusé, ils exigeaient des habits de protection. Les soldats portaient les bassins, lavaient le plancher, changeaient les draps… Ils faisaient tout. D’où venaient-ils? Je ne le leur demandai même pas… Il n’y avait que lui… Lui… Et chaque jour j’entendais : mort, mort… Tichtchoura est mort. Titenok est mort. Mort… Comme un coup de marteau sur le crâne…

Les selles vingt-cinq à trente fois par jour… Avec du sang et des mucosités… La peau des bras et des jambes se fissurait… Tout le corps se couvrait d’ampoules… Quand il remuait la tête, des touffes de cheveux restaient sur l’oreiller… Je tentais de plaisanter : “C’est pratique : plus besoin de peigne.” Bientôt, on leur rasa le crâne. Je lui coupai les cheveux moi-même. Je voulais faire tout ce qu’il fallait pour lui. Si j’avais pu tenir physiquement, je serais restée vingt-quatre heures sur vingt-quatre près de lui. Je regrettais chaque minute perdue… Je regrettais chaque petite minute…

Tant que je restais avec lui, rien ne se passait… Mais dès que je m’absentais, on le photographiait… Il n’avait aucun vêtement. Il couchait nu, juste recouvert d’un drap léger que je changeais tous les jours. Le soir, il était tout couvert de sang. Lorsque je le soulevais, des morceaux de peau restaient collés sur mes mains. Je lui dis : “Chéri, aide-moi ! Appuie-toi sur le bras, sur le coude autant que tu peux, pour que je puisse bien lisser ton lit, qu’il n’y ait ni couture ni pli.” Car même la plus petite couture lui faisait une plaie. Je me suis coupé les ongles jusqu’au sang pour ne pas l’accrocher……….

 

De retour du cimetière, j’appelle rapidement l’infirmière :

      — Comment va-t-il ?

     Il est mort il y a un quart d’heure. Comment?  J’avais passé toute  la nuit dans  sa chambre. Je ne m’étais absentée que trois heures ! Je suis restée près de la fenêtre, à hurler…

“Qu’imaginais-tu ? Il a reçu mille six cents röntgens alors que la dose mortelle est de quatre cents. Tu côtoies un réacteur.” Tout à moi… Tout aimé…

Après leur mort à tous, on a fait des travaux à l’hôpital. Les murs ont été raclés, le parquet démoli et jeté… Tout ce qui était en bois.

 

 

 

 

 

SVETLANA ALEXIEVITCH

LA SUPPLICATION

 

 

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